12 ans après, « M’zee » Kabila toujours adulé

Quand le mardi 16 janvier 2001 au soir les nouvelles ont commencé à circuler sur des « événements assez flous » qui se seraient passés au niveau du palais de marbre, on ne pouvait imaginer que le pire était arrivé. Très vite en effet, les rues de Kinshasa se sont vidées. Les journalistes que nous étions avions vite fait de quitter la rédaction, prudence oblige. La ville s’enveloppa d’un silence quasi monacal. Au beau milieu de la nuit, une forte pluie s’abattit sur Kinshasa. L’apparition à la télévision d’Eddy Kapend, chef d’état-major particulier de Laurent-Désiré Kabila, calma un peu la situation, sans toutefois répondre aux interrogations angoissantes. Qu’était-il arrivé au président de la République, que les Congolais préféraient appeler « M’Zee ». On le disait blessé, transféré au Zimbabwe pour des soins appropriés. Mais devant les évidences, le même gouvernement fit acte de contrition pour annoncer, deux jours après, que « M’zee » était bien mort.
C’en était fini d’une époque, celle qui demandait au peuple congolais de « se prendre en charge ». Laurent-Désiré Kabila, soldat du peuple, était mort…dans son salon, au palais de marbre, tué par un de ses propres gardes du corps.
L’émotion suscitée par la mort de « M’zee » restera comme une des plus grandes ressenties dans le pays. Le jour du rapatriement de son corps à Kinshasa, des foules de gens immenses , des anonymes, des officiels, des Congolais lambdas ont versé des larmes, des torrents de larmes tout au long du parcours qui mena la dépouille de l’aéroport au palais de marbre puis au palais du peuple, preuve s’il en était, que l’homme foudroyé par les balles quasi « parricides » de Rachidi Mizele – du moins selon la version officielle – avait conquis le cœur des Congolais. Des femmes, des filles totalement effondrées étaient inconsolables.
En effet, le 17 mai 1997 quand quelques « gamins » appelés « kadogo » avec leurs godasses parfois trop grandes ont envahi les faubourgs de la ville de Kinshasa, les Kinois avaient compris que l’Alliance des forces démocratiques pour la libération (AFDL) avait fini par terrasser le régime du maréchal Mobutu, lui qui avait quitté la ville quelques jours plus tôt pour se mettre à l’abri dans sa tanière de Gbadolite. Laurent-Désiré Kabila, que l’on connaissait à l’époque que comme porte-parole de l’AFDL, devenait président de la République-chef de l’Etat. Il officialisa sa prise de pouvoir de Lubumbashi où il se trouvait. Le Congo venait d’avoir son troisième président. On ne savait pas beaucoup de cet homme, sauf qu’il avait bourlingué des années durant dans quelques maquis du Kivu, défiant le régime de Mobutu. C’était tout de même très peu qui puisse permettre aux Congolais de le situer.
Ses premiers contacts avec les Kinois seront plutôt contrastés. Ce n’était pas un m’as-tu vu qui se présentait aux Kinois considérés alors comme des « jouisseurs », des « mondains » qui passaient leur temps à faire la fête. Il a fallu que ses propres alliés, ceux qui l’avaient aidé à prendre le pouvoir, lui cherchent des poux sur sa tête pourtant chauve et tentent de le renverser pour qu’une alliance forte naisse entre les Kinois et leur cher président. Ce sont en effet les Kinois des quartiers de l’est qui mirent en déroute les rebelles qui avaient tenté de prendre la ville en août 1998. Des militaires capturés par des civils et mis hors d’état de nuire par le supplice du collier, fut le sort réservé aux téméraires rebelles et leurs alliés. Cette assistance inattendue et citoyenne au régime scella l’alliance entre « M’zee » et les Kinois.
Un mystère entier
Douze ans après, si l’assassinat de « M’zee » reste un mystère pour les Congolais, ces derniers n’ont pas oublié le « soldat du peuple ». Ses apparitions à la télévision, ses harangues, ses longues « causeries morales » ont marqué les citoyens. « M’zee » restera surtout aux yeux des Congolais comme l’homme qui paya l’équivalent de 100 dollars américains aux soldats et policiers les moins gradés alors que le pays ne bénéficiait d’aucune assistance financière internationale, coupé qu’il était des ressources extérieures. Aujourd’hui encore douze ans après, personne ne sait ni comment ni où « M’zee » trouvait-il l’argent pour payer cette somme aux policiers et soldats. L’homme a emporté son secret avec lui. Les Congolais sont, dans leur immense majorité, convaincus que « M’zee » aurait fait encore plus et mieux pour le pays si moins de quatorze mois seulement après son arrivée au pouvoir ses propres alliés rwandais et ougandais n’avaient pas décidé de couler son régime en déclenchant une nouvelle rébellion pour le détruire.
« M’zee » décida alors que tous les moyens dont pouvait disposer le pays soient utilisés pour défendre la patrie en danger. Il promit que la guerre serait « longue et totale » et qu’elle serait « renvoyée d’où elle était venue ». Certes, Angolais, Zimbabwéens et Namibiens vinrent à la rescousse de l’armée congolaise naissante, mais c’est bien la RDC qui supportait financièrement le poids de cette petite guerre mondiale africaine, qui mit aux prises sur le sol congolais des armées de RDC, d’Angola, du Zimbabwe et de Namibie face à plusieurs rébellions soutenues par le Rwanda et l’Ouganda et des multinationales, qui reprochaient à « M’zee » son nationalisme, les privant de « gros » contrats.
Jusqu’à son assassinat le 16 janvier 2001, « M’zee » fut tellement accaparé par la guerre pour sortir le pays de l’étreinte rwando-ougandaise que son projet de développement en prit un sérieux coup d’arrêt. Le « soldat du peuple » peut néanmoins se targuer d’avoir dirigé le pays en ne comptant que sur ses moyens propres, preuve qu’il est possible de mener une autre politique de développement sans toutefois faire de l’autarcie pure et dure en fermant les portes aux partenaires.
Si le mystère reste entier sur « M’zee », les Congolais ont tout de même porté cet homme qui vivait simplement et sans luxe tapageur. Même si d’aucuns lui reprochent d’avoir « verrouillé», l’espace politique et fermé la porte à l’opposant Etienne Tshisekedi, considéré comme trop exigeant par les libérateurs, on doit reconnaître qu’il n’avait pas le choix. La guerre lui imposée par ses anciens alliés rwandais et ougandais ne pouvait que le conduire à se cabrer ; la libération du pays étant pour lui primordiale et prioritaire que les alliances politiques avec des opposants qui continuaient à se comporter comme si Mobutu était encore au pouvoir.
On ne sait si une autre politique, une politique plus ouverte aurait sauvé le président tout frais sexagénaire. Ce qui est vrai, c’est qu’il s’est trouvé le 16 janvier 2001 face à son destin. Lui qui avait pu résister à bien des épreuves et éviter bien de tourments a été trahi par les siens. Il se savait menacé. Les services l’avaient, semble-t-il, alerté. On ne sait si ces alertes lui étaient parvenues. Certains ont dit qu’il était « naïf ». Est-ce bien cela ? Ce qui est vrai, c’est qu’il s’est trouvé face à un gros complot. Et la main souillée ( ?) de Rachidi Mizele a fait le travail. Les balles qui ont atteint le taureau qu’était physiquement « M’zee » n’ont pas seulement arraché un homme à l’affection de tout un peuple, mais également mis fin au rêve d’un développement maîtrisé tel que voulu par Laurent-Désiré Kabila. Le destin ne lui a réservé que quatre ans à la tête du pays. C’est peu. Avec et à cause de la guerre, il n’a pas eu le temps de mettre en marche le grand projet qu’il nourrissait pour le grand Congo. Dommage.
Franck Baku

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