Va-t- on négocier avec le Rwanda ou le M23 ?

Les Congolais ont vécu, dimanche 18 novembre, une journée cauchemardesque. Toute la journée, des informations angoissantes ont circulé non seulement sur la toile mais également dans les médias sur la chute de la ville de Goma. Tantôt on annonçait les rebelles du M23 ou mieux les troupes rwandaises à 20 km puis à 10 km et enfin « aux portes » de la ville. Pire, les FARDC en repli, ont finalement disparu de la ville alors même que la Monusco continuait à pilonner les positions du M23. Julien Paluku, gouverneur du Nord-Kivu viendra tout adoucir en affirmant se trouver « encore » dans la ville, ajoutant que des dispositions avaient été prises pour que cette dernière ne tombe pas entre les mains des rebelles.
Voilà qui rassure. Momentanément, puisque dans la soirée, les fameux rebelles fortement appuyés par les forces rwandaises ont annoncé ne pas vouloir prendre Goma, mais exigeaient des négociations directes avec le gouvernement congolais en présence des forces de l’opposition, de la société civile et de la diaspora. Ultimatum est lancé en ce sens. Kinshasa a 24 heures pour obtempérer à cette demande ( ?) ou plutôt cette « exigence » de négociation.
Jusque là, pas de réaction officielle du gouvernement qui a choisi d’ignorer publiquement cette « demande » ou « exigence » du M23, même si des rumeurs font état de négociations secrètes entre le gouvernement et le M23 à Kampala en Ouganda. Si le gouvernement ne confirme ni n’infirme, il a toutefois admis qu’il continuait à négocier avec le Rwanda via le mécanisme de la Conférence internationale sur la région des Grands lacs (CIRGL). Négocier avec le Rwanda signifie-t-il négocier avec le M23 pourrait-on se demander. La réponse serait affirmative si l’on considère que le M23 ne peut exister sans le concours du Rwanda ou que ce mouvement rebelle n’est qu’un faire-valoir agissant sur terrain par procuration de Kigali.
La dégradation de la situation avec la reprise des hostilités sur terrain a du reste conduit à une réaction de la France, qui a demandé et obtenu une réunion urgente du conseil de sécurité de l’ONU. « Réuni d’urgence samedi, le Conseil de sécurité a vigoureusement condamné la recrudescence des attaques perpétrées par le M23 dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), exigeant leur cessation immédiate. Il a également annoncé le renforcement prochain des sanctions à l’encontre du leadership de ce mouvement rebelle », pouvait-on lire à ce sujet sur le site de l’ONU. Paris confirme, dans cette affaire, tout le bien que l’on peut penser du soutien qu’il apporte à la RDC. Quelques jours auparavant, les Etats-Unis avaient mis Sultani Makenga, le chef militaire du M23, sur leur liste noire avec blocage de ses avoirs et refus de visa d’entrée sur le territoire américain.
L’Onu n’est pas loin de cette mesure. « Profondément préoccupés par la détérioration de la situation humanitaire dans la région, les membres du Conseil condamnent la poursuite des violations du droit humanitaire international. Ils annoncent leur intention d’appliquer des sanctions supplémentaires ciblées contre les dirigeants du M23 et tous ceux qui violent le régime actuel des sanctions. À ce titre, les Etats Membres sont appelés à faire de toute urgence des suggestions au Comité 1533, qui liste individus et entités visés par ce régime et définit son champ d’application », peut-on lire dans la déclaration du président du conseil de sécurité de l’Onu pour le mois de novembre 2012 et représentant permanent de l’Inde auprès des Nations Unies, M. Hardeep Singh Puri.
Difficile de tenir
Si la réaction de l’ONU semble ne pas être à la hauteur des attentes des Congolais, on notera néanmoins que l’entrée en force des hélicoptères de la Monusco le week-end dernier sur le théâtre des opérations aura permis de repousser, d’une certaine façon, les rebelles du M23 ou plutôt de stopper leur progression vers la ville de Goma. Il reste que la situation reste volatile et peut évoluer défavorablement. S’il est difficile de prévoir un bien meilleur comportement des FARDC face à la puissance de feu de l’ennemi, que reste-t-il comme solution au problème ? En tout cas, cette partie du compte-rendu de la réunion du gouvernement tenue le samedi dernier en dit long sur les forces en présence. « Repoussés par les FARDC qui leur avaient infligé de lourdes pertes évaluées à plus de 150 morts le 15 novembre, les assaillants sont revenus en force ce 17 novembre à 4 heures du matin avec quelques 3.500 éléments M23 et RDF qui ont assiégé à nouveau Kibumba en passant par la frontière de Ruashi. Il s’agit de 3 bataillons RDF commandés par un officier, le Général de Brigade Rwandais Ruvusha et deux unités spéciales des RDF dont une unité d’artillerie lourde commandées par le Général rwandais, Gatama Kashumba. Il ressort du rapport du Vice-Premier Ministre, Ministre de la Défense Nationale qu’aussi bien le 15 que le 17 novembre, les troupes FARDC se sont battues avec vaillance et bravoure. C’est le caractère massif de l’agression et le volume des moyens militaires mis en jeu par l’ennemi qui a dicté leur repli sur Kilimanyoka, à proximité de Kibumba d’où ils maintiennent la pression sur les assaillants », peut-on lire dans ce compte-rendu fait par le porte-parole du gouvernement, samedi 17 novembre dernier.
On aura compris que nos troupes font face à une puissance de feu bien supérieure à la leur. D’où leur repli stratégique. D’autres sources parlent de la nécessité qui s’est imposée de ne pas occasionner des combats dans une ville assez grouillante et peuplée qu’est la capitale du Nord-Kivu. Des nouvelles avaient même fait état dimanche de la fuite d’une bonne partie des éléments de l’armée nationale, qui se seraient partis en direction de Bukavu en empruntant les moyens disponibles pour la traversée du lac Kivu. D’autres encore ont plutôt parlé d’un repli vers Sake. Dans la soirée de dimanche, on affirmait pourtant que des unités de l’armée nationale avaient fait mouvement vers le front, ce qui a permis de contrebalancer le défaitisme véhiculé par les rumeurs sur la chute de la ville de Goma.
Il ressort de ce qui s’est passé le week-end dernier qu’il est difficile aux FARDC de tenir longtemps leurs positions si elles sont attaquées. C’est sans doute là la plus grande faiblesse de l’armée nationale. S’agit-il là d’une simple question d’intendance et de logistique ou de quelque chose de plus profond. On sait que l’armée nationale est en perpétuelle reconstruction ou en construction depuis des lustres. Bien plus, le pays a fait face durant des années à un embargo sur les armes qui limitait ses capacités de s’équiper de la meilleure façon qui soit. Ceci explique sans doute cela.
Négocier quoi ?
On ne sait donc pas s’il est bon pour le pays de continuer à se battre avec des puissances extérieures mieux équipées ou s’il faut négocier. On rappelle à ce sujet que le président de la république n’a jamais fait mystère de la façon de résoudre la crise qui prévaut au Nord-Kivu depuis plus de huit mois. La solution, avait-il dit, sera politique, diplomatique ou militaire ou les trois à la fois. Dimanche soir, Vital Kamerhe proposait des négociations directes avec le M23. « C’est le moment de faire taire les armes et de discuter avec les mutins de façon à éviter la répétition de l’histoire », a dit le président de l’Union pour la nation congolaise (UNC). Et d’ajouter : « Devant une armée infiltrée, une armée qui a connu des mixages, des brassages, des intégrations à la congolaise, nous disons qu’on va faire tuer nos militaires inutilement sur le front. Il n’y a pas de honte à négocier ». Face à ce qu’il considère comme une « irresponsabilité » à la tête de l’Etat et l’incapacité de protéger durablement la ville de Goma, l’ancien président de l’assemblée nationale et candidat à la présidentielle de 2011 estime qu’entre deux maux, il faut choisir le moindre, qui pour lui est la négociation.
Question tout de même : sur quoi va-t-on négocier ? Quand on sait comment se terminent généralement les négociations en RDC, on a du mal à croire que tout sera réglé comme par enchantement par ces négociations projetées et réclamées. Si gouvernement et M23 négocient et concluent à une trêve et à un accord politique, rien n’indique que demain d’autres forces négatives ne vont pas monter les enchères après quelques attaques bien ciblées pour avoir, elles aussi droit au chapitre. On leur offrira ce qu’il sera possible de faire. Au rythme où se créent les groupes armés à l’Est du pays, on est parti pour des négociations sans fin en RDC avec remise en question permanente de ceux déjà conclus. On aura établi de façon pérenne la prime à la guerre pour tous les illuminés, incapables de s’imposer démocratiquement et qui recourent aux armes pour avoir leur part du gâteau.
En effet, au jour d’aujourd’hui on ne connaît pas les revendications profondes du M23. On parle notamment de reconnaissance des grades, de rapatriement des populations exilées de force ou volontairement dans les pays voisins et leur réinstallation. On sait par ailleurs que les éléments ex-CNDP qui constituent aujourd’hui le fer de lance du M23 n’entendent pas être dispersés sur le territoire national et préfèrent camper à l’Est du pays en vue de sécuriser apparemment les communautés qui leur seraient proches ethniquement. Comment peut-on intégrer dans l’armée des éléments qui exigent un traitement spécial sur leur localisation ? Les négociations projetées pourraient en définitive commencer sur de fausses prémisses et aboutiront sur de mauvais résultats, difficiles si pas impossibles à appliquer. Au bout du compte, les frustrations pourraient conduire à de nouvelles guerres dans quelques années. La question importante est de savoir ce que veut réellement le Rwanda pour qu’enfin cette partie du territoire national vive enfin en paix. Le reste n’est que gesticulation intellectuelle.
Franck Baku

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