Désignation du porte-parole de l’opposition : Kamerhe pas sûr!

Rien n’indique au jour d’aujourd’hui que Vital Kamerhe sera le porte-parole de l’opposition. Trop d’enjeux dans la danse confinent à la prudence. Certains doutent même que le poste soit pourvu au cours de cette législature. C’est en principe le 9 juin dernier qu’a en effet expiré le délai légal de désignation du porte-parole de l’opposition politique. La loi portant statut de l’opposition stipule à son article 19 que « le porte-parole de l’Opposition est désigné par consensus, à défaut, par vote au scrutin majoritaire à deux tours, dans le mois qui suit l’investiture du gouvernement ».

Or, l’on sait que le gouvernement Matata a été investi le 9 mai dernier. Un mois s’est donc écoulé sans que l’opposition ne dégage ce consensus qui lui aurait permis de se choisir son porte-parole. Déjà, les observateurs avertis se montrent sceptiques quant à la capacité de l’opposition à se mettre d’accord sur un nom précis. Cela s’était déjà produit durant la législature passée (2006-2011). Le MLC qui disposait du plus grand nombre de parlementaires (députés et sénateurs) voulait imposer son « candidat naturel » Jean-Pierre Bemba pourtant en délicatesse avec la justice internationale, qui le maintient en détention à La Haye pour crime de guerre et crime contre l’humanité commis par ses troupes en Centrafrique en 2002 et 2003.
Des parlementaires d’autres partis qui n’entendaient pas avoir pour porte-voix un homme privé de parole avaient bloqué le processus. Certains affirment même qu’ils avaient été, à l’époque, instrumentalisés et manipulés par l’Alliance de la majorité présidentielle (AMP) d’alors, qui ne pouvait se résoudre à avoir en face un adversaire déclaré de Joseph Kabila à la magistrature suprême et dont la garde s’était affrontée avec les troupes régulières dans les rues de Kinshasa.
Cette fois-ci, le scénario semble se répéter. Face à Vital Kamerhe, désigné par son parti, l’UNC, se positionne Samy Badibanga. Ancien conseiller d’Etienne Tshisekedi, chassé de l’UDPS pour avoir accepté de siéger à l’assemblée nationale, institution pourtant désavouée et même dissoute par le « sphinx de Limete », Samy Badibanga bénéficierait du soutien du groupe parlementaire UDPS/FAC. Fort de ses 55 membres, l’UDPS/FAC pourtant non reconnu par l’UDPS officielle entend faire parler son poids numérique. C’est ici que les pourfendeurs de Samy Badibanga s’engouffrent pour lui chercher des poux sur la tête. L’homme est considéré comme un « inconnu » sur la scène politique alors que les membres de l’UDPS/FAC trouvent en ce qualificatif de « homo novus » une qualité qui devrait rassurer dans la mesure où il n’aurait jamais trempé, contrairement à Vital Kamerhe, dans la gestion de la res publica.

La géopolitique aussi
Le camp Samy Badibanga développe d’autres arguments plus terre à terre basés sur des considérations géopolitiques. A leur avis, le poste de porte-parole de l’opposition ne peut échoir qu’à un homme du centre dans la mesure où tous les autres groupements géopolitiques ont été servis. L’Est avec Joseph Kabila (Maniema-Katanga, président de la République) et Matata Ponyo (Maniema, premier ministre) tandis que l’Ouest l’est avec Aubin Minaku (Bandundu, président de l’assemblée nationale). Si l’on y ajoute le fait que Kengo wa Dondo (Equateur) est jusqu’en juin 2013 président du sénat, l’Ouest n’est pas mal pourvu. « Il ne serait tout de même pas logique que l’on ajoute à l’Est un Vital Kamerhe, qui est du Sud-Kivu », entend-on dans les salons huppés de Kinshasa où se peaufinent les stratégies. Tous les coups sont, pour ainsi dire bons pour amoindrir les chances de l’adversaire. Si Samy Badibanga est jugé peu « vertébré », Vital Kamerhe est considéré comme « un peu trop pressé ». Lui qui a rejoint les rangs de l’opposition voici peu de trois ans « seulement » devrait, de l’avis de certains, attendre son temps. Ce n’est pas pour rien que les Gilbert Kiakwama (Bas-Congo), Roger Lumbala (Kasaï Oriental) sont également cités comme possibles prétendants. Eux, étaient déjà là durant la législature passée. Eux qui se disent « constants » et opposants de « longue date » trouvent en Vital Kamerhe un « arriviste » trop gourmand et pas encore sûr.
Face à ce qui pourrait être considéré comme un « rejet », les UNCistes affirment que même si le groupe parlementaire UNC et alliés ne compte que moins de 30 membres, Vital Kamerhe est le mieux placé pour prendre le poste de porte-parole de l’opposition. Lui au moins, fait-on savoir, peut se targuer d’une certaine légitimité populaire nationale. Arrivé troisième à l’élection présidentielle du 28 novembre 2011 avec 7,74% des suffrages exprimés, soit tout de même 1.403.372 voix face aux 5.864.775 voix (32,33%) d’Etienne Tshisekedi, l’homme n’est pas quantité négligeable.
Ancien président de l’assemblée nationale où sa prestation avait été jugée plutôt réussie et positive, il peut se prévaloir de disposer d’un bon carnet d’adresses tant au pays qu’à l’étranger. A son bénéficie aussi le fait que le candidat naturel du poste, en l’occurrence Etienne Tshisekedi arrivé deuxième à l’élection présidentielle de 2011, se considère plutôt comme président de la République légitime. Tshisekedi ne peut donc à la fois être président de la République et porte-parole de l’opposition.

Avantages et immunités : nœud du problème
La voie serait royalement ouverte à VK si l’appétit de l’aura du poste ne faisait pas des envieux. L’article 22 de la loi portant statut de l’opposition dispose en effet que le porte-parole de l’opposition a rang de ministre d’Etat au niveau national et de ministre provincial au niveau provincial et jouit des avantages et immunités y afférentes. Ce n’est pas rien. Le fait aussi que ces avantages et immunités soient prévus par la loi pourrait constituer une source de blocage.
La MP qui voit en Vital Kamerhe un potentiel concurrent de taille pour la présidentielle de 2016 peut-elle accepter aussi facilement d’offrir un strapontin au Sud-Kivutien avec des immunités en plus ? Pas évident. Comme on l’a vu lors de l’élection du bureau de l’assemblée nationale, la MP pourrait peser de tout son poids dans la désignation du porte-parole de l’opposition. Un tour de passe-passe pourrait faire basculer les choses en faveur d’un Samy Badibanga jugé moins dangereux finalement que le très ambitieux Kamerhe. Comme Timothée Kombo Nkisi, récompensé pour avoir accepté de diriger le bureau provisoire de l’assemblée nationale contre l’avis de l’UDPS son parti, Samy Badibanga pourrait bénéficier du soutien de la MP sans que cette dernière ne joue un rôle actif lors du scrutin. On sait toutefois que les députés et sénateurs de l’opposition devant désigner le porte-parole se réunissent, selon l’article 19 de la loi sur le statut de l’opposition, sous la facilitation conjointe des bureaux de l’assemblée nationale et du sénat et ce, à la demande écrite de tout groupe parlementaire ou politique de l’opposition.
C’est dire que tout en regardant les choses au loin, la MP a toujours la possibilité d’influencer le vote. Le manque de consensus au sein de l’opposition favorise une telle possibilité. Si l’on y ajoute la versatilité de certains députés de l’opposition prêts à servir le pouvoir dans l’ombre et la tentation assez forte de succomber à des offres alléchantes, on a là tous les ingrédients d’une compétition « encadrée » et viciée par des « infiltrés », qui se déclarent de l’opposition mais roulent en fait pour le pouvoir. Ceux là préparent déjà la défaite de l’opposition à la présidentielle de 2016 et pourraient faire capoter les choses. En effet, même le fameux Samy Badibanga est jugé « suspect » par certains extrémistes du pouvoir en place, qui redoutent une allégeance postérieure de l’UDPSien à Tshisekedi. Entre Kasaïens, dit-on, on ne sait jamais ce qui peut arriver.
Franck Baku (publié dans l’Hebdo Lisapo du 13 juin 2012)

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